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Superman, histoire d’un homme comme les autres

Au delà de la  simple adaptation cinématographique d’un comics, le Man of Steel de Zack Snyder semble transformer l’image archétypale de Superman. Malgré, et surtout à travers, la démesure et l’emphase de la mise en scène, le mythe du super-homme aux dons extraordinaires fait place au mythe de l’homme libre.

 CHRIST OU PAS CHRIST ?

Les références christiques qui parsèment plus ou moins subtilement le film de Zack Snyder ont été expliquées par lui-même par la volonté assez incongrue d’intéresser le public chrétien des Etats-Unis. Cette intention s’est prolongée dans une campagne marketing tapageuse, avec la mise en ligne de sites dédiés au clergé américain, qui se présentaient comme des outils pour éveiller et éduquer les consciences à la religion chrétienne. Mais la campagne s’incarnait aussi et surtout dans ces affiches à la structure ternaire quasi-liturgique :ManofSteel_banner man-of-steel-poster2 man-of-steel-poster-movie-film-superman

le corps du héros représenté dans un mouvement d’ascension,  mouvement qui souligne les froissements délicats de sa cape rouge comme la passion christique, et que vient éclairer le halo divin en contre-point. Ainsi, le procédé sommaire de symbolisation remplace ici le traditionnel travail graphique et esthétique de l’image. D’ailleurs, de nombreux cinéphiles ont regretté le manque de créativité artistique des affiches.

Quoi qu’il en soit, ce dispositif marketing, pris dans son ensemble, contribue à réduire Man of Steel à une simple longue publicité évangéliste, critique d’autant plus aisée que la carrière de Zack Snyder s’est d’abord illustrée dans ce domaine. Dès lors, même la démesure de la réalisation est expliquée sous ce prisme : la publicité est, voilà qui est connu, l’art de la surenchère et de l’hyperbole.

Cela dit, il est aussi possible de considérer le marketing construit autour du film comme indépendant du film lui-même, dans la mesure où il en est une construction postérieure. Ce postulat permet d’envisager une autre signification aux références christiques, comme à la grandiloquence de la réalisation.

ZACK SNYDER,  OU LA COQUETTERIE DE L’EXCES

D’un point de vue formel, ces deux éléments semblent pouvoir s’expliquer assez simplement par le style même du réalisateur. Zack Snyder est un habitué du sujet Super-héros (même si la nature surhumaine de chacun d’eux varie), qu’il marque de sa griffe toute particulière. 300 102036 watchmen-69-watchmen-cinema watchmenPoses exagérées, saturation des couleurs, remplissage de l’image, mouvements grandiloquents, chaque scène est travaillée individuellement comme un tableau animé qui doit capter à son épitomé l’essence héroïque des personnages. Cette véritable coquetterie de l’emphase, observée dans Superman, possède donc un rôle sémiologique, celui de signifier le plus haut degré « d’héroité » du personnage.

Pourtant, il est aussi intéressant de noter que ce héros que Zack Snyder met en scène est, plus que n’importe quel autre, un héros humain ; et cela en dépit de sa nature a priori supérieure (guerrier mythologique ou humain plus fort que les autres n’équivalent pas  à un extra-terrestre aux pouvoirs surnaturels).

En fait, il semble que, du point de vue du sens, Zack Snyder opère un vrai travail de démystification de la figure de Superman ; en inversant les grands thèmes qui le construisaient en tant que mythe.

LA NOUVELLE DUALITE UNITARISTE DE SUPERMAN

Originellement, le personnage de Superman est traversé par une dualité essentielle : le héros, venu de la planète Kripton, est doté de pouvoirs phénoménaux, quasi sans limites, qui lui permettent de voler à la vitesse de la lumière, soulever des planètes, ou fendre l’acier. Mais dans sa vie de couverture, Superman est aussi Clark Kent, ce journaliste extérieurement timide, maladroit et médiocre. En cela, la figure de Superman fournissait l’archétype du héros qui sommeille en chaque homme : derrière le masque de la banalité évolue la promesse de la surhumanité. Ainsi, pour fournir cet archétype, Superman doit rester dans cette dualité permanente : il est impensable d’imaginer Superman n’être que Superman, car il serait trop éloigné de l’homme, ou uniquement Clark Kent, car alors il n’aurait plus rien d’héroïque. La dualité de Superman est insoluble car elle constitue le nœud du mythe.

Mais dans le Man of Steel de Zack Snyder, cette dualité essentielle disparaît : Superman s’affuble de faux noms qui varient en permanence, et celui de Clark Kent n’est que très peu utilisé. En fin de compte, la seule dualité qui subsiste dans la figure de Superman est celle que subit son psychisme : Superman est-il un humain, ou est-il un alien ? A quel monde appartient-il ? Cette question d’ailleurs, il se la pose avant que le monde ne la lui pose. La figure de Superman passe donc d’une dualité mythique à une dualité psychologique et individuelle. De même, cette dualité se résout assez simplement dans le film : finalement, Superman est considéré comme un Sur-Homme, c’est à dire un humain supérieur, précisément par sa nature extraterrestre. Ainsi, Superman n’est plus que Superman ; pourtant il ne perd rien de son humanité, et de sa proximité avec les hommes. Plus encore qu’auparavant, les hommes peuvent s’identifier à cette figure héroïque ; et cela pour une raison simple : c’est que le plus grand pouvoir qu’il exerce est celui dont dispose aussi l’homme : la liberté.

SUPERMAN EST LIBRE !

Superman est libre, en voilà une proposition étrange !  Par sa nature même de mythe, Superman ne pouvait être libre : il était jusque là déterminé. Il  était  l’être de la permanence, ce héros que rien ne peut consumer ou changer ; toujours le même au fil de ses aventures. Assujetti à sa nature ; il est enfermé  dans une réalité intemporelle, qui répète indéfiniment le même schéma narratif (un méchant, un obstacle, un succès)  en brouillant les temporalités : retour en arrière, réalité parallèle, contingences narratives (« ce qui aurait pu se arriver si »…), chaque épisode vient contredire l’autre d’un point de vue chronologique. Ainsi la figure de Superman était elle privée d’un passé, d’un présent et d’un futur, ces trois modalités qui composent la liberté. Car qu’est ce qu’une décision, sinon un mouvement vers l’avant (futur) qui est  déterminé par le point de départ (passé) mais le transforme dans le même temps ?

Le Superman de Zack Snyder établit la temporalité du personnage, le rendant libre du même coup. Le récit, parfaitement chronologique, prend en effet soin de tracer à traits épais les trois modalités les unes après les autres: on assiste à la naissance de Superman  (une naissance sous forme d’immaculée conception inversée, puisque Kal-El sort du ventre de sa mère dans un monde où les naissances se font  extra utero), mais aussi à son voyage initiatique en quête de son identité (bien plus que de ses origines) , mais également à sa lutte présente contre les forces extra-terrestres du mal , ainsi qu’à son futur : la dernière image scénarisant l’iconique paire de lunettes posée sur  le nez du journaliste à devenir.  Son parcours temporel ainsi retracé, Superman acquiert le plus merveilleux des pouvoirs : celui d’être libre dans ses choix, déterminé à la fois par son plus vieux passé (son origine extra-terrestre), que par celui, plus récent, de l’éducation prodiguée par son père  adoptif, qui se synthétise dans cette phrase (citée en substance): « Tu as des pouvoirs exceptionnels et quel que soit le côté que tu choisisses, tu changeras le monde. » Superman a donc décidé de sauver le monde, non pas parce que c’est dans sa nature de super-héros mythique, mais parce que c’est sa nature d’homme. Comme Jésus, les pouvoirs exceptionnels de Superman sont des adjuvants à sa mission plutôt qu’ils n’en sont la cause unique et fondamentale.

L’EVEIL DE LA CONSCIENCE POLITIQUE DE SUPERMAN…ENTRE DEMYSTIFICATION ET MISE EN ABYME

 Ainsi ce qui était refusé à Superman jusqu’ici en tant que figure de Comics devient le nœud de l’intrigue, la raison de la démesure, la source de la force de Superman : c’est parce qu’il décide d’utiliser ses pouvoirs pour le bien de l’humanité que ceux là peuvent se développer et prendre une ampleur phénoménale. Au delà de servir la petite communauté de Metropolis comme un bon citoyen, Superman sauve la planète entière.  Avec sa liberté nait donc la conscience politique. Mais avec la liberté disparaît la figure de Clark Kent ; puisque Superman a choisi d’être pleinement Superman : la nature humaine de celui-ci se fusionne dans un seul et même héros, à la façon d’un Jésus, à la fois homme et Dieu.

Que ce processus de re-mystification du personnage (d’un mythe à un autre mythe) soit conscient ou non, le constat est le même : Superman ne fait plus rêver ; car Superman n’est plus Superman. Et le film devient un bon film d’action. La raison des  critiques négatives de certains fans du Comics ?

A lire: Le mythe de Superman, Umberto Eco